Comme si ça ne suffisait pas, version epub sur Atramenta.
Champ de visionDans une autre vie ou une autre mort. Les mains posées sur une rambarde rouillée. Les yeux fixés sur un instant imaginaire, bleu et noir. Il fait beau. Des anges agonisent sous les porches. Odeurs de pisse et de nourriture avariée. Ici ou là des ambiguïtés se mêlent aux phrases érigées en dogmes glacés. La nécessité absolue d’abandonner tout rationnel. Ne garder que la faim muette tapie sous l’estomac. La faim distordue de souffrance et de volupté. Cette faim génère un champ qui baigne la machine que vous voyez ici, reliée à un tableau de contrôle constitué de deux panneaux. L’utilité de la machine est toujours discutée, mais son fonctionnement est régulier depuis des siècles. Il ne faut sans doute pas se retourner. Un peu comme une noyade… Ces yeux gris qui fixent les cargos en partance. Un soupir et le monde bascule dans un chaos de couleurs. Les yeux se ferment pour ne pas pleurer. C’est ridicule, bien sûr.
Le Môme marche faisant front au soleil. Torse luisant de sueur dans une autre vie ou une autre mort. Les mains serrées sur la gorge d’un ange. Ce n’est peut-être pas grave. Crissements de carapaces comme une mort chitineuse raclant les derniers lambeaux de réalité. Un soupir et les yeux se ferment sur les couleurs. Il n’y a plus de mots. Ceci est un duel, comprenez-vous ? Le duel du temps avec l’innocence. Ou autre chose. Mais peu importe. Crissements d’anges faisant front au soleil. Le torse luisant de carapaces. Le Môme s’est penché par-dessus la rambarde du pont et regarde sa propre image dans les eaux boueuses du fleuve. Aucune importance. Des éclairs multicolores emplissent le champ de vision de fracas chitineux.
1. Il y a longtemps.
J’envoie aux éditions Hydromel une contribution pour un appel à textes “Ordures, Décharges et Insalubrités”, cinquante pages bâclées durant les derniers quinze jours avant date ultime de remise. De Profundis est de la SF post-apo rigolarde qui sera retenue à mon grand désarroi, lequel se démultipliera encore lorsqu’on en viendra aux mains à la “direction littéraire” - expression élégante pour exprimer que, revêtu d’un bonnet d’âne, l’auteur revoit sa copie tandis que l’éditeur armé d’un martinet surveille l’avancée des corrections.
2. Il y a moins longtemps (huit mois).
Nouvel AT chez Hydromel: Villes, asphalte & légendes urbaines. L’occasion de reprendre et achever un texte pas SF, c’est sûr, mais j’éviterai de lui coller un genre: on va l’orner du qualificatif de “transfictionnel”, commode pour contourner la difficulté. Bref, je rends copie dans les temps impartis, dubitativement sceptique quant au résultat. Des services secrets, une ville, beaucoup d’inaction - voilà ce que je pense de mon œuvre, dont le titre provisoire est Déserteur, pour toi ce labyrinthe. La décision est prise de faire moins pire une prochaine fois. En tout cas concernant le titre.
3. Là, juste là.
Le verdict tombe. Mon déserteur ne viendra pas se prélasser sur le blog avec la mention “Inédit!!!”. Non, il va me contraindre à supporter une nouvelle fois les tortures subtiles que sait infliger l’inquisiteur en chef, qui va m’arracher les virgules, m’enfoncer des tirets d’incise, me planter des points virgules, m’écorcher des phrases trop molles… et j’en passe, c’est trop affreux.
Ceci ne m’ôte pas la certitude que trop souvent j’écris comme une endive.
Sauf quand il y a devant moi un petit défi genre appel à texte avec une date butoir contre laquelle j’aie envie de me ramasser la tronche. Quelque chose qui me pousse à me retrousser les manches, même lorsqu’il fait plus que frisquet et que j’ai les mains comme des blocs de glace violette.
Va donc falloir me trouver un petit AT.
Et me mettre les paluches sous un chalumeau, même si le dégel est entamé.
La brume reflue sur le delta. Depuis le lever du soleil, quelques petites barques s’éloignent lentement en direction de la mer. Du haut du piton de lave qui perce la plaine, je n’aperçois au loin qu’éparses leurs voiles ocres. Au pied de l’escarpement, le port de Berens est presque désert. Alors qu’autrefois les quais étaient encombrés dès l’aube, il semble ne plus demeurer ici qu’une poignée de pêcheurs. Et la ville elle-même est méconnaissable. Bien des vieilles demeures paraissent avoir été abattues ou reconstruites. Mais mes maigres souvenirs peuvent me leurrer.
Je suis demeuré longtemps loin de cette terre. Né dans une des petites impasses qui surplombent la rade, je devais en être arraché quelques années plus tard lorsque les Rabatteurs sont venus me chercher. Ici tous savaient que j’étais différent mais aucun ne s’en inquiétait. Il était courant, depuis que la Compagnie avait pris pied sur notre monde, que naissent des enfants qui ne ressemblaient pas aux autres. Leurs yeux étaient clairs, trop clairs, trop pâles, alors que tous les autres avaient le regard sombre. Et comme les hommes de la Compagnie, ils avaient volontiers la chevelure d’or fin plutôt que de jais. Cette ressemblance étonnait, cependant ceux-ci ne se mêlaient pas à la population, et jamais il n’y eut de soupçons d’adultères.
Dès qu’ils savaient parler, ces bambins ne tardaient pas à poser des questions troublantes. On devinait alors qu’ils discernaient les pensées des adultes. De façon malhabile, incertaine, qui ne portait pas à conséquence. Comme tels étaient les devins de jadis, qui savaient si mal débusquer les secrets les mieux dissimulés, on imaginait le plus souvent que c’en étaient les lointains héritiers. Ce qui expliquait peut-être, estimait-on, le curieux intérêt que leur portait la Compagnie.
Car elle seule s’en inquiétait réellement. Ils étaient les proies favorites de ses Rabatteurs, qui les traquaient avec un acharnement irrésistible, prêts à user de la force si nécessaire. Ils employaient souvent à leur propos des termes étranges. Mutant était un des mots incompréhensibles qui revenait le plus souvent. Ils n’avaient pas l’air de se tenir pour responsables de leur existence, mais l’apparition de ces bébés étranges, qui avait suivi de peu celle des nefs volantes de la Compagnie, ne pouvait être un hasard. C’était une évidence pour tous, que la Compagnie s’escrimait à réfuter. Il avait fallu conclure qu’il était inutile de chercher à insister. D’ailleurs la Compagnie était puissante. Elle ne plaisantait jamais quand ses intérêts étaient en jeu. Mieux valait se méfier.
Qui saura jamais d’où sont venus ces étrangers ? Ils nous ressemblaient, se comportaient comme nous, et disaient venir d’une autre Terre. Laquelle n’était ni loin ni près. Ils expliquaient qu’elle se confondait avec la nôtre tout en étant différente. Difficile à comprendre et difficile à croire. Ce qu’on savait d’eux se résumait presque à leurs nefs, ces vastes oiseaux d’acier qu’ils utilisaient pour aller et venir, sauter d’un continent à l’autre ou s’enfoncer dans les profondeurs du ciel. Elles avaient surgi une nuit d’hiver, trois sillages de feu au-dessus d’un océan. Trois, pour commencer. Bien d’autres vinrent ensuite. Ils n’ont jamais dit pourquoi.
Ils savaient sûrement ce qui allait se passer. Neuf mois après qu’ils se soient établis sur une île lointaine qu’on disait glacée, venaient au monde les premiers enfants au regard limpide. Ils ne tardèrent pas à les recueillir un par un. De gré ou de force. J’étais donc de ceux-là. Mais, pour quelque raison, ils ne vinrent me chercher que lorsque j’eus cinq ans. J’étais déjà capable de deviner que je ne devrais pas revoir les miens avant longtemps. Très souvent je rêverais en vain des marécages où mon père m’entraînait durant ses chasses, du clapotis de l’eau qui caressait les pierres du quai, et de la fenêtre de ma chambre d’où je voyais se lever le soleil, fantôme indécis dans les vapeurs de l’aube. Ce ne serait qu’une bien mince consolation. et plus tard viendrait le temps où je ne prendrais même plus la peine de rêver.
(Compte-rendu d’entretien)
Le Directeur des Affaires Spatiales a rencontré ce jour l’Envoyé Spécial de la Colonie Lagrange III, avec lequel il a longuement évoqué les derniers développements de la crise de Lagrange I. M. Adamov, semblant manifestement à peine remis du long séjour en apesanteur occasionné par sa mission sur l’Hyperstation Korolev, où il avait en vain tenté de raisonner les représentants de Lagrange I durant « l’éprouvante et interminable » Conférence des Colonies Autonomes, était extrêmement tendu, la position qu’il avait à défendre semblant à première vue bien peu lui convenir.
Il a commencé par rappeler la vive préoccupation des autorités de Lagrange III, relative à l’intention fermement affichée de Lagrange I de se désolidariser du Groupement Lagrange et de transformer la colonie en vaisseau capable de quitter le système solaire. Les motifs religieux invoqués (appel du Grand Tout à le rejoindre au centre de la galaxie) lui paraissaient peu crédibles, et il préférait retenir l’hypothèse (prudemment avancée il y a quelques semaines par notre Ambassadeur sur Mars) d’une dégénérescence mentale grave de l’ensemble des occupants de Lagrange I, qui aurait engendré cette « épidémie de mysticisme de bazar » et mené à cette décision irrévocable, désastreuse pour l’ensemble des communautés Lagrange, sans préjuger des conséquences néfastes sur Terre même.
Après avoir rappelé les menaces à peine voilées d’une utilisation d’armes « secrètes » contre quiconque tenterait de s’opposer au Projet Éternité, menaces qui visaient très précisément Lagrange III, M. Adamov nous a informés de la décision de son Directoire, encore non officielle, de couper toute relation avec Lagrange I, et de mettre au plus vite en œuvre le déploiement du Bouclier de Pavlov, afin de parer à toute éventualité – pour ne pas dire à la certitude – d’une tentative de prise de contrôle voire de destruction de Lagrange III par des éléments infiltrés (pour autant qu’il ne fût pas trop tard).
Sur ce point, auquel apparemment M. Adamov ne souscrivait que du bout des lèvres, le Directeur a tenu à souligner que de tels développements ne manqueraient pas de susciter une dénonciation unanime, et a insisté sur la nécessité de ne pas prendre de mesures trop radicales ou disproportionnées. Nous étions par ailleurs défavorables depuis le début au Bouclier de Pavlov, dont la nature instable, révélée par les résultats de recherches récentes, en faisait un outil moins utile que potentiellement dangereux. Le rayon du bouclier qu’emploierait Lagrange III nous étant inconnu ainsi que son degré d’imperméabilité, les plus vives réserves devaient être formulées. Il fallait en outre noter que l’on suspectait ce dispositif d’émettre un taux de rayonnements trop nettement supérieur aux normes admises, et certains experts estimaient enfin que le bouclier, dès sa mise en action, ferait échapper Lagrange III à toute influence gravitationnelle, et qu’ainsi la colonie deviendrait purement et simplement incontrôlable.
M. Adamov, théoricien reconnu et admiré des champs aléatoires séquentiellement continus, a répondu assez sèchement à ces objections, en remarquant qu’à la tête de notre comité d’experts se trouvait le professeur Benford, lequel était unanimement considéré comme un âne, et de surcroît un âne émasculé (ceci en référence à l’attentat perpétré en juin dernier lors de l’Assemblée Universelle des Astrophysiciens par un groupuscule de relativistes durs, qui fit une quinzaine de blessés, dont M. Benford). Les avis du professeur Benford devaient être considérés pour ce qu’ils étaient, à savoir des stupidités insondables, d’autant qu’ils négligeaient ouvertement et systématiquement l’ensemble des recherches menées sur Lagrange III par un collège de physiciens de haut niveau, dont les capacités intellectuelles étaient « sans conteste plus flagrantes que celles de ce sale petit con d’Anglais ».
Le Directeur a alors fermement réitéré notre volonté, parfaitement connue de tous, que fût respecté un moratoire sur le développement du Bouclier de Pavlov, malgré les menaces pressantes de Lagrange I. Il convenait également de rétablir des contacts de haut niveau, leur absence pouvant se révéler catastrophique, et il a suggéré que, puisque le nœud de la crise était religieux, bien avant d’être d’ordre stratégique ou économique (les incidences sur ce plan étant extrêmement limitées), une mission de bons offices menée par le Saint-Siège pourrait être montée d’urgence.
M. Adamov, balayant toutes nos suggestions, dont cette dernière qu’il tenait pour « parfaitement risible », a ainsi montré combien l’ampleur du problème avait pu échapper au Département, et combien les relations bilatérales entre Lagrange I et III s’étaient rapidement dégradées depuis la récente Assemblée des Directoires, où leurs dissensions avaient fait l’objet d’un nombre non négligeable de débats. Il lui fut alors rappelé qu’un conflit militaire dégénérerait inévitablement et que tant les colonies (orbitales ou planétaires) que l’Union Terrienne auraient à souffrir durablement de ses retombées. Nous appelions chacun à la plus grande retenue, et espérions que le Secrétaire Général de l’Assemblée des Directoires, connu pour avoir su dénouer bien des crises graves, qui devait prochainement visiter l’ensemble des colonies, saurait apaiser les humeurs belliqueuses de Lagrange I qui avaient suscité la mise en œuvre de sanctions économiques drastiques.
M. Adamov ne tenant aucun compte de ces propos, le Directeur a cru bon de souligner avec vigueur que la politique menée depuis plusieurs mois par Lagrange I, ainsi que la dérive sectaire constatée, n’étaient pas de nature à bouleverser l’équilibre politico-stratégique. Lagrange I était une colonie de taille très modeste et assez ancienne. Son influence était restreinte. Son retrait du Groupement Lagrange ne pourrait, à tout prendre, qu’être bénéfique pour l’ensemble des Colonies, dont les relations multilatérales souffraient des manœuvres obscures de Lagrange I.
M. Adamov a alors, sans nul doute volontairement, trahi la réalité des intentions réciproques de Lagrange I et III. Il est apparu que le Département avait estimé, à tort, que l’enjeu de la crise était la cohésion du Groupement Lagrange, dont on connaît les fragilités (des tensions persistant entre elles, relatives à l’unification monétaire), et à plus vaste horizon de l’Union des Colonies Autonomes, dont la structure encore lâche pourrait être mise à mal par la défection d’un de ses membres. Ayant traité le Directeur et ses collaborateurs de « sous merdes à la bite pleine de pus », il s’est lancé dans une diatribe touffue contre les gouvernements terriens et, louant le Grand Tout et ses prêtres, il a annoncé qu’il sodomisait tout le Département, que, par ailleurs, le bouclier venait d’être mis en service au moment de cette entrevue, et que nous ne pouvions désormais plus empêcher Lagrange III de distancer radicalement Lagrange I dans la course engagée, à notre insu, ainsi qu’à celle des instances multilatérales compétentes, pour gagner le noyau galactique.
Il a en outre déclaré que d’ailleurs le bouclier mis au point par Lagrange III était d’une nature telle qu’il allait d’ici quelques heures générer un trou noir artificiel, lequel leur permettrait de « prendre un raccourci », que si nous devions en subir les effets, ce serait à ses yeux d’une importance minime, et enfin que lui, esprit supérieur, avait « trouvé bien mieux » et serait le premier arrivé. Puis, après un dernier et tonitruant rire, accompagné d’une invitation plusieurs fois réitérée à ce que chaque agent du Ministère aille se faire « sauvagement défoncer le trognon », M. Adamov a sorti un annihilateur de poche et s’est suicidé sous les yeux du Directeur.
Jean-Christophe Heckers, janvier 2002
La première pensée que j’ai en la voyant, c’est « Merde, elle m’a repéré. » Pensée habituelle. Si je la croise, le premier mot qui me vient à l’esprit c’est merde. Malheureusement je la rencontre assez souvent. À croire que je suis maudit. Donc je suis repéré. Elle met le cap sur ma personne. Je me pare du plus pur sourire hypocrite et me prépare à saluer poliment en prononçant intérieurement « Alors connasse, toujours en vie ? ». Elle s’est enfilée une robe crème à paillettes qui la serre de partout, et fait remonter sa poitrine jusqu’aux oreilles. Vêtement de chasse. Elle tient entre ses doigts une flûte qui doit contenir un liquide ayant bien peu de rapport avec le champagne, à part les bulles. Encore dix mètres, mais je n’ai plus le temps de me sauver. Elle rayonne parce qu’un vieux beau l’a reluquée. Elle joue la starlette parce qu’elle a croisé un altiste plutôt beau gosse. Petite, on ne t’as jamais dit que les altistes étaient pédés ? C’est un claveciniste qui m’a raconté ça. Il avait un coup dans le nez, mais manifestement il avait l’air bien au courant. Encore huit mètres.
Je suis habillé pauvre. J’ai une place éloignée de la scène mais où l’acoustique est bonne. Ça ne suffira pas à la dissuader de me mettre le grappin dessus durant les quelques (longues) minutes d’entracte. Je pourrais être encore plus mal habillé que ça ne la rebuterait pas. Les hommes sont ici denrée courante, mais elle n’a pas dû en trouver qui l’intéresse assez. Il faut qu’il soit raisonnablement convenable. Entre pas trop moche et franchement canon. Et seul, ou avec l’air de s’emmerder en compagnie d’une jeune fille fade. Et donnant l’impression de ne pas avoir un compte en banque de smicard. Je suis d’une caste inférieure à celle qui la titille habituellement, mais bon. Il faut que ça tombe sur moi. Et puis c’est une spécialiste des braguettes. Dès qu’elle en voit une elle éprouve l’irrésistible besoin de savoir ce qu’elle cache. Or je manque à la collection. L’objet rare qui se refuse. Ça fait des mois qu’elle essaie de me choper. Essaie toujours, traînée.
Contact. La chose me tend ses joues. Bisouilles.